Photo, 1953
Une journee de baignade a la riviere de galets de l’Ourika..
De gauche a droite, mon frere aine Judex z”l, ma soeur Georgette et mon frere Charles z”l

Depuis ma naissance a Rabat en 1947, mes parents m’y amenaient passer un pelerinage de 7 jours tous les ans.
La derniere fois que j’y ai ete c’etait en aout 1961, et c’etait l’annee de ma Bar Mitsvah.
Durant ces 13 annees de visites, mes freres et moi avions explore a pied toute la vallee sur 10 a 20 kms, et il y en avait des montagnes et des cascades,le plus beau coin de mon enfance . Mon grand frere avait fait un long film de famille en couleur du saint, de la vallee et de Marrakech en 1959.Et c’est le plus beau film de toutes nos collections de films familiaux.A la maison,quand des moments de nostalgie s’emparent de nous, nous revoyons ce film ancien de 8 mm que nous avons bien sur retranspose sur video, et l’on se rememore ce paradis de notre enfance.
Au saint,nous dormions des fois dans les petites chambrettes du rez de chausse ou des fois dans la petite salle adjacente a la synagogue au 1er etage. Les services de priere du samedi matin etaient exceptionnels.
En bas pres de la tombe, mon pere s’assoyait par terre sur des tapis comme beaucoup de pelerins de Marrakech , car il etait tres rare d’y rencontrer des juifs d’autres villes ,et tous les Hommes lisaient les Tehilim.
Une fois pendant la nuit,pres de la tombe, c’etait au debut des annees 50, un grand serpent tomba du plafond au-dessus du mur en face de la tombe du saint et directement pres des jambes de mon frere. Mon pere etait tres apeure, mais les gens du saint qui etaient dans la salle lui dirent de ne pas bouger et que le serpent s’en irait, et c’est ce qui se passa,sans aucun incident. Tout etait serein, paisible, un calme spirituel, on pouvait sentir la Chaleur du Tsadik. Les samedis soirs etaient bruyants et pleins des yous yous des femmes, car apres la Havdala l’on vendait les bougies aux encheres. Les nombreuses femmes se pressaient d’allumer leurs bougies dans un carre de terre qui se situait sur le cote de la tombe. Il arrivait des fois que de “l’eau” remontait a la surface de ce carre et toutes les femmes se precipitaient de part et d’autre avec des yous yous, des prieres personnelles et cantonnaient aussi toutes sortes de chansons religieuses car elles disaient que c’etait la une expression materialisee d’un” contact spirituel” du Tsadik a la congregation qui priait; et la chambre vibrait alors des appels effrenes de “Haouaja Rebbi Chlomo, Haouaja…….” cantonnes par toute l’assemblee.
Un jour, de jeunes gamins qui voulaient leur faire une farce,genre comiques Pim Pam Poum je ne sais pas si tu as connu ce magazine tres rigolo de mon enfance; bref ces gamins ont vide une bouteille d’eau dans le carre et sont alles appeler les femmes en criant au miracle, evidemment ca a marche et toutes les femmes se sont mises a prier. A ce moment precis les gamins ont eu une sorte de grand remords et ont devoile la supercherie au grand desarroi de nos meres tres croyantes; les gamins se sont fait corriger par leurs peres, mais evidemment il n’y avait pas grand chose dans le coin pour occuper des enfants pendant 7 jours.
Durant ces annees dans la batisse de terre battue qu’etait le Saint, il n’y avait pas d’eau courante, pas de toilettes, pas d’electricite, bref a part la presence humaine pas grand chose.
Pour la nourriture, les berberes du coin nous vendaient des poulets,on en mangeait beaucoup.Les gens qui pouvaient se le permettre achetaient un mouton ou une vache. Il y avait toujours un Chokhet en permanence et la Chekhita se faisait a l’arriere cour a l’exterieur du saint ,juste apres le mur oppose a la porte principale et perpendiculaire a l’oued qui coulait plus bas. Evidemment j’observais le deroulement de la Chekhita comme tous les gamins d’ailleurs, car ce n’etait pas une experience accessible a un enfant ,a Rabat et la curiosite etait trop forte. J’avais toujours le coeur dechire en voyant les yeux tristes de ces betes,et tres gamin j’etais au bord des larmes; mais enfin il fallait manger et il n’y avait pas de congelateurs. Le Chokhet etait generalement boucher, et si la bete etait decouverte non cachere et bien c’etait grande perte et il fallait trouver quelqu’un pour la lui donner. Je me demande si CARA GEORGES, l’aubergiste francais a 1 ou 2 kms plus bas sur la route n’en prenait pas livraison. Pour le pain et la DAFINA du samedi, il y avait une preposee juive berbere qui avait un grand four de terre battue ,aussi a l’arriere cour, et elle faisait le pain pour tout le monde, genre immense Pita qu’elle posait a meme la coupole de terre qui etait le toit du four et les pitas y cuisaient constamment durant la journee. La Dafina etait introduite a l’interieur du four le vendredi apres midi et le four etait ensuite bouche avec de la terre. Je pense qu’un berbere l’ouvrait le samedi midi. Enfin toujours est-il que je n’ai jamais mange de Pitas aussi bonnes et de Dafinas aussi succulentes que celles cuites au Saint Rabbi Chelomo Bel Hens ZSL”. dans la vallee de l’ourika. Il y avait aussi un monsieur qui grillait des pepites pour le samedi.
Pour la lumiere et les rechauds, mon pere ramenait de la Societe Nantaise de Rabat qui les vendaient des rechauds, genre “Primous” ou “Luise” avec meches et comme lampes; la “Coleman” de camping, (car c’etait du CAMPING que l’on pratiquait) au Kerosene et qui eclairait comme une lampe de 500 watts ou tout simplement des lampes a carbure: 2 contenants a l’interieur desquels on y introduisait des pierres de carbure et de l’eau et la reaction chimique produisait un gaz qui sortait par un bec et qu’on allumait, ca eclairait assez mais ca ne battait pas la “Coleman” americaine.
On dormait a meme le sol sur des matelas que l’on avait auparavant expedies de Marrakech par le car de la CTM de la place Djemma el Fna.
On mangeait beaucoup de mais, car c’etait la culture principale dans la vallee pres du saint.On mangeait aussi beaucoup de Figues de Barbarie, de Figues vertes , du raisin vert et des noix de grenoble encore vertes avec leur peau qui nous teignait la paume des mains comme du Henne et qui etait impossible d’oter. Bref c’etait plus ou moins ce que les berberes cultivaient dans la vallee. Au fait j’oubliais les fermes francaises dans les bonnes terres et dont les poiriers produisaient les plus grosses poires du pays, geantes et tres douces.. Tous les matins un ami de mon pere , un fermier berbere nous apportait des bouteilles ,genre limonade SIM,remplies de lait encore tout chaud et que ma mere bouillait pour le pasteuriser.Enfin on mangeait tres bien.
Un ete, les scouts EI de Marrakech avaient etabli un camp de 15 jours a l’exterieur du saint et cette annee la il y eut des celebrations de Bar Mitzvah, l’Ourika etait inonde de jeunes juifs et c’etait feerique ,toutes les nuits etaient remplies des chants de chorale scouts, et les matins et samedis les services de prieres etaient officies par les chefs eclaireurs israelites , c’etait extraordinaire ; d’ailleurs mes freres ont correspondu plutard et pendant des annees avec ces nouveaux amis rencontres a l’Ourika, je pense qu’ils sont meme venus nous rendre visite a Rabat.
En guise de divertissement, c’etait tout d’abord les jeux de RONDA, des fois de BELOTTE, mais surtout les baignades dans l’oued. A a peu pres 4 kms a pied du saint ,en prenant la route , passant CARAGEORGES, et descendant vers la vallee par un chemin raccourci qui longeait un ruisseau dont ” seuls mes freres connaissaient l’existence” ( j’y croyais…) et qui descendait vers l’oued, se trouvait “UNE PISCINE NATURELLE” avec un pont de bois et de corde, genre film de tarzan. C’etait un bassin d’eau du torrent que les soldats americains avaient creuse durant la 2ieme guerre mondiale, car ils avaient etabli un campement militaire temporaire dans le coin et ils avaient donc pour leurs loisirs creuse l’oued avec leur bulldozer sur une profondeur de 1m50 , une longueur de 15 a 20 m. et une largeur de 10m. et bien sur apres leur depart ils avaient abandonne a notre grande joie cette piscine dans son etat naturel.. Je pense que ce n’etait que ma famille et Carageorge qui la connaissait car lui et ma famille frequentaient l’Ourika depuis les annees 40, surtout mon oncle de Marrakech qui y allait dans sa jeunesse avec des amis francais pour y pecher la truite, c’etait le meilleur coin pour la peche a la truite et l’auberge Carageorge etait leur base.
Des fois on allait escalader les montagnes avoisinantes ,y prenions quelques photos et y laissions quelques “souvenirs,memos” genre notre drapeau pour marquer le sommet et notre passage; je me demande si ils y sont encore aujourd’hui.
une fois en pleine nuit ,debut 1952-53, etait arrive un groupe de berberes , les femmes avec beaucoup de boucles d’oreilles et colliers et les hommes habilles en berbere et ressemblant aux autochtones de la region. Ils s’installerent pres de la tombe , y lirent le talmud et la guemara ,presque du par coeur, et s’en allerent de bon matin sur leurs anes grimpant la pente de la montagne du Saint aussi furtivement qu’ils etaient arrives. Mon pere etait tout ebahi, il n’avait jamais su qu’il y avait quelque part dans ces hautes montagnes des juifs berberes authentiques et qui recitaient le TALMUD tel que le TSADIK RABBI CHELOMO BEL HENSS ZSL”qui venait de Palestine le leur avait enseigne au 17ieme siecle.
Ces etes au Saint de l’Ourika resteront graves dans ma memoire et celle de ma famille comme des moments inoubliables et irremplacables de notre vie au Maroc d’Antan.
Amities
Elie Cohen
